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Décider ensemble

Quand l’organisation se passe de chef

Point 4|Les modes d’organisation|1 549 mots|7 min|révisé le

L’entreprise libérée

Punaises de couleur plantées dans un tableau de liège bleu, sans rien d’affiché

On lit « entreprise libérée » dans des reportages, des offres d’emploi et des récits de dirigeants, et l’on en ressort rarement avec une idée précise de ce que l’expression désigne. Ce flou n’est pas un accident de vocabulaire. Contrairement à l’holacratie, qui repose sur une constitution écrite que l’on adopte explicitement, l’entreprise libérée n’est pas un modèle formalisé : c’est un courant, une famille de convictions et de pratiques sans texte de référence, sans certification et sans vocabulaire commun. Le savoir évite deux erreurs symétriques : croire qu’il suffirait de l’adopter, et croire qu’il n’y a rien à en retenir.

Ce que l’expression recouvre — et ce qu’elle ne garantit pas

Le noyau de l’idée tient en une phrase : remplacer une organisation construite sur le contrôle par une organisation construite sur la liberté d’action de ceux qui font le travail. Les décisions redescendent vers le terrain, les dispositifs de vérification jugés inutiles disparaissent, et l’encadrement cesse d’être le point de passage obligé de toute initiative.

Ce que l’expression ne dit pas, en revanche, c’est ce qui a effectivement changé de main. Le label est auto-attribué : aucune instance ne le décerne, aucun audit ne le retire. Deux organisations qui s’en réclament peuvent n’avoir presque rien en commun. L’une aura ouvert ses comptes et laissé ses équipes choisir leurs futurs collègues ; l’autre aura supprimé un niveau de management et gardé tout le reste.

D’où une question plus utile que le mot lui-même, et qui vaut avant une candidature comme avant un projet interne : quelles décisions ont changé de main, qui peut le vérifier, et que se passe-t-il quand quelqu’un n’est pas d’accord ? Si la réponse tient en une intention, il n’y a pas encore d’organisation.

D’où vient le mouvement

Le courant s’est diffusé par la littérature de management, la presse professionnelle, les conférences et les reportages, pas par une institution ni par un organisme de normalisation. Ses idées, elles, sont anciennes : la critique de la bureaucratie et du travail prescrit, la conviction que celui qui fait le travail sait mieux que quiconque comment l’organiser, la méfiance envers les strates de contrôle. Tout cela circule dans la littérature du management depuis des décennies.

Ce qui appartient en propre à cette vague, c’est son mode de transmission : des dirigeants racontant à la première personne ce qu’ils ont fait de leur propre entreprise. C’est ce qui la rend contagieuse, et c’est aussi sa faiblesse. Les récits viennent de ceux qui ont intérêt à ce qu’ils soient beaux, ils sont rarement contradictoires, et les retours en arrière se racontent peu. Le label étant auto-attribué, personne ne peut d’ailleurs dire combien d’organisations ont tenté l’expérience, ni ce qu’elles deviennent longtemps après s’être déclarées libérées.

Conclusion pratique : juger les mécanismes décrits, jamais l’étiquette. Un récit qui ne dit pas comment les désaccords se tranchent ne décrit pas une organisation, il décrit une ambiance.

Ce qui change concrètement dans le travail

Les organisations qui se rangent sous cette bannière ne se ressemblent pas, mais certains traits reviennent assez souvent pour être décrits :

  • des niveaux hiérarchiques supprimés, ou un encadrement intermédiaire dont le rôle est redéfini ;
  • des équipes qui décident de leur organisation, de la répartition du travail, des plannings, parfois du choix de leurs futurs collègues ;
  • des rituels de contrôle abandonnés : validation des petites dépenses, comptes rendus d’activité, pointage ;
  • une information ouverte, y compris des chiffres jusque-là réservés à la direction ;
  • une décision prise au plus près du travail, quitte à être moins bonne que celle qu’aurait prise un expert plus loin.

Ce qui ne change pas tout seul mérite autant d’attention. Le travail de coordination ne disparaît pas avec les chefs : il se redistribue, et il se redistribue à des personnes qui ont déjà un métier à exercer. Arbitrer, recadrer, tenir un délai, dire à un collègue que son travail ne convient pas : ces tâches restent à faire, elles prennent du temps, et plus personne ne les a dans sa fiche de poste. C’est la raison pour laquelle les organisations qui tiennent dans la durée finissent presque toutes par écrire leurs règles de décision, autrement dit par se doter d’une gouvernance partagée explicite.

Les critiques, prises au sérieux

Les objections adressées à ce courant ne viennent pas seulement de ses adversaires : elles se lisent aussi dans les récits de ceux qui l’ont essayé. Quatre reviennent, et aucune n’est anecdotique.

Une liberté qui s’arrête où commence la vision. L’autonomie porte le plus souvent sur le comment, rarement sur le quoi, presque jamais sur le pourquoi. Le cadre, c’est-à-dire la raison d’être, la stratégie et le périmètre de ce qui est discutable, reste posé par celui qui libère. Une liberté accordée n’est pas un droit : c’est une permission, et elle se mesure à ce qu’il advient le jour où quelqu’un en use contre l’avis du dirigeant.

Un contrôle qui change de mains plus qu’il ne disparaît. À la surveillance hiérarchique se substitue le regard des pairs. Il est souvent plus efficace, et il est plus difficile à contester : il n’a pas d’interlocuteur, pas de procédure, pas d’horaires. S’écarter du groupe coûte alors davantage que déplaire à un chef, puisque ce sont ceux dont on dépend au quotidien qui jugent. Dans le même mouvement, l’informel prend la place laissée vide : ceux qui parlent bien, ceux qui sont là depuis longtemps, ceux qui sont proches du dirigeant gagnent une influence sans titre, donc sans mandat que l’on puisse discuter ni limiter dans le temps.

La dépendance à celui qui libère. Le dispositif repose sur la volonté d’une personne. Ce qu’elle a donné, elle peut le reprendre, et un exercice difficile, un changement d’actionnaire ou un départ suffisent à ramener les tableaux de bord. Un modèle présenté comme le contraire du pouvoir personnel dépend ainsi d’une personne : c’est sa contradiction la plus tenace. La question de ce que devient celui qui encadre n’est donc pas secondaire, elle est au centre.

L’absence de règles écrites. C’est la critique la plus concrète, et la plus facile à vérifier. Sans texte, il n’y a rien sur quoi s’appuyer le jour du conflit : pas de procédure de recours, pas de définition de ce qui relève de qui, pas de manière de contester une décision autrement qu’en parlant plus fort. Les règles orales sont réinterprétées par ceux qui ont le plus de poids. Et les obligations attachées à la qualité d’employeur ne s’allègent pas parce que l’organigramme a été retiré du mur.

Ces critiques ne condamnent pas l’intention. Elles indiquent ce qu’il reste à construire.

Entreprise libérée, holacratie, sociocratie : ce qui les sépare

ApprocheTexte de référenceCe sur quoi on s’appuie en cas de désaccord
HolacratieUne constitution écrite, adoptée explicitementLe texte, et des réunions de gouvernance distinctes des réunions opérationnelles
SociocratieUn corps de règles plus ancien, fondé sur le consentement et l’élection sans candidatL’examen de l’objection dans le cercle concerné
Entreprise libéréeAucunCe que l’organisation a écrit elle-même, ou rien

Les deux premières s’adoptent : on reprend un vocabulaire, une structure en cercles et des rôles, et l’on accepte une contrainte en échange d’un recours. La troisième s’invente, ce qui la rend ajustable et fragile. Ce qui distingue vraiment les deux approches formalisées mérite d’être examiné avant de choisir, car elles ne coûtent pas la même chose.

Aucune de ces voies n’est supérieure en soi. Le choix se joue entre adopter un cadre déjà écrit, avec sa courbe d’apprentissage et sa rigidité, et écrire le sien, ce que presque personne ne fait spontanément.

Par où commencer

  • Ne pas commencer par l’annonce. Le mot mobilise une fois, puis il se retourne au premier écart.
  • Écrire d’abord qui décide quoi aujourd’hui, réellement : cette carte surprend souvent plus que le projet lui-même.
  • Choisir un périmètre étroit, une équipe ou une famille de décisions, et le confier pour de bon.
  • Dire à voix haute ce qui n’est pas partagé. C’est cette phrase-là qui rend le reste crédible.
  • Écrire la règle de décision, et la règle qui permet de changer la règle, puis fixer une date de revue.
  • Prévoir le temps : une organisation distribuée délibère plus, surtout au début.
  • Accompagner ceux dont le rôle rétrécit. Accompagner une équipe qui passe à l’autonomie demande davantage qu’une réunion de lancement.

Le vrai test viendra plus tard, le jour où le dirigeant contournera son propre cadre parce que c’était plus rapide. Ce qu’il fera ensuite, le reconnaître et réparer ou laisser passer, dira mieux que n’importe quelle étiquette ce que vaut l’organisation.