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Décider ensemble

Quand l’organisation se passe de chef

Point 1|Les modes d’organisation|2 494 mots|11 min|révisé le

Sociocratie et holacratie : quelles sont les différences ?

Dos de trois classeurs à levier de couleurs différentes, serrés côte à côte

Les deux mots circulent ensemble, et la plupart des pages qui les définissent s’arrêtent là où commencent les vraies questions. Oui, la sociocratie et l’holacratie distribuent l’autorité ; oui, elles s’organisent en cercles. Mais elles ne viennent pas du même endroit, ne poursuivent pas le même objet et n’engagent pas une organisation au même degré. Cette page part de là : ce qui les sépare réellement, à quoi ressemble une réunion quand on les applique, ce qu’elles coûtent, ce qui les fait échouer et à quelles conditions elles tiennent au-delà des premiers mois.

Deux modèles qui ne viennent pas du même endroit

Le mot « sociocratie » est plus ancien que la méthode : il circule dans la sociologie du dix-neuvième siècle bien avant d’avoir un mode d’emploi. Il est repris au milieu du vingtième siècle aux Pays-Bas, d’abord dans un cadre scolaire, où l’on cherche comment décider sans qu’une majorité impose sa vue à une minorité. La méthode telle qu’on la pratique aujourd’hui est formalisée dans les années 1970 par Gerard Endenburg, ingénieur néerlandais, qui l’applique à sa propre entreprise. Son objet est la décision : comment un groupe arrête une règle que personne n’a de raison sérieuse de refuser.

L’holacratie est bien plus récente. Elle apparaît dans les années 2000, mise au point par Brian Robertson dans sa propre société de logiciel, et son objet est différent : répartir l’autorité opérationnelle entre des rôles écrits, de façon que chacun décide seul dans son périmètre sans remonter à un supérieur. Son nom vient de l’idée de holarchie, un emboîtement d’ensembles dont chacun est à la fois un tout et la partie d’un tout plus large — ce qui décrit sa structure de cercles emboîtés.

De cette différence d’origine découle la distinction qui compte vraiment : le degré de formalisation. La sociocratie est une tradition de pratique, transmise par des formations et des ouvrages, déclinée en plusieurs écoles qui ne disent pas tout à fait la même chose. L’holacratie repose sur un texte unique, une constitution écrite et publiée, révisée en versions successives, que l’organisation adopte formellement. Dans le premier cas, on adopte des principes et on les ajuste ; dans le second, celui qui détenait le pouvoir cède son autorité à un texte qui s’impose ensuite à tous, y compris à lui.

La sociocratie : le consentement plutôt que le vote

Le cœur de la sociocratie tient dans un mot souvent mal traduit : le consentement. Consentir n’est pas être d’accord, et ce n’est pas non plus voter. Une proposition passe quand personne ne formule d’objection argumentée, c’est-à-dire une raison expliquant en quoi la proposition empêcherait le groupe de remplir sa mission. « Je préférerais autre chose » n’est pas une objection ; « cela nous fait promettre un délai que nous ne pourrons pas tenir » en est une. La différence paraît mince sur le papier ; c’est elle qui décide du sort de la méthode dans une équipe réelle.

Une objection n’est pas un veto : c’est une information que le groupe doit intégrer. Celui qui anime la fait formuler précisément, puis cherche l’amendement qui la lève sans vider la proposition de son intérêt. Autour de ce mécanisme, la sociocratie tient sur quelques principes : l’organisation en cercles, chacun avec une mission et un domaine de décision ; un double lien entre un cercle et le cercle plus large, assuré par deux personnes qui siègent dans les deux, de sorte que l’information circule dans les deux sens ; et le choix des personnes pour les fonctions par le même consentement, sans qu’on ait à se porter candidat — on propose des noms, on dit pourquoi, et l’on retient celui contre lequel personne n’a d’argument. C’est cette mécanique que détaille notre page sur le consentement et l’élection sans candidat.

Point important et souvent perdu : tout cela ne concerne pas le travail quotidien. Le consentement s’applique aux décisions de cadre — les règles, les mandats, les budgets, les personnes. Une fois le cadre posé, celui qui a la responsabilité décide seul dans son périmètre, sans réunir personne. Une organisation qui passe tous ses arbitrages courants au consentement ne pratique pas la sociocratie : elle s’enlise.

L’holacratie : une constitution, des rôles, des cercles

En holacratie, l’unité de base n’est pas la personne mais le rôle. Un rôle s’écrit : une raison d’être, un ou plusieurs domaines sur lesquels il décide seul, une liste de redevabilités, c’est-à-dire ce que les autres peuvent légitimement attendre de lui. Une même personne en occupe plusieurs, parfois dans des cercles différents, et peut en abandonner un sans changer de poste. La conséquence est libératrice : on ne discute plus de ce que quelqu’un devrait faire, mais de ce qui manque à un rôle.

Les cercles s’emboîtent, et deux fonctions assurent le lien avec le cercle plus large : l’une porte vers le cercle les priorités venues de l’ensemble, l’autre porte vers l’ensemble ce que le cercle n’arrive pas à résoudre. La première est attribuée depuis le cercle englobant, les autres fonctions d’animation — faciliter, tenir le registre — sont élues par le cercle lui-même.

Le deuxième trait distinctif, c’est la séparation stricte de deux réunions qui n’ont rien à voir. La réunion de gouvernance change la structure : elle crée un rôle, en modifie les redevabilités, adopte une règle. La réunion opérationnelle fait avancer le travail : où en est ce projet, de quoi as-tu besoin, quelle est la prochaine action. Confondre les deux est l’erreur de débutant la plus fréquente, et la plus coûteuse : on croit tenir une réunion de gouvernance et l’on passe une heure à régler un dossier, ou l’inverse.

Le troisième trait est l’écrit. Ce qu’une réunion de gouvernance décide est consigné dans un registre consultable par tous, et ce registre fait foi : personne n’a à se souvenir de qui décide quoi, on va lire. Cette trace fait la solidité du modèle, et c’est la première chose qui pourrit quand l’attention retombe.

Ce qui les sépare vraiment

CritèreSociocratieHolacratie
OriginePays-Bas, formalisée dans les années 1970États-Unis, années 2000
Objet premierLa façon de décider ensembleLa répartition de l’autorité dans des rôles
Texte de référenceDes principes, plusieurs écolesUne constitution écrite et versionnée
Mode de décisionConsentement, absence d’objection argumentéeConsentement sur la structure, décision seul dans son rôle
Choix des personnesÉlection sans candidat, par consentementRôles d’animation élus, lien descendant attribué
Engagement demandéProgressif, ajustableAdoption formelle du texte par la direction

Le reste de ce qu’on lit souvent est faux. L’holacratie ne « centralise » pas le pouvoir : elle le découpe. Elle n’est pas non plus une hiérarchie de personnes — ses cercles s’emboîtent, mais aucun n’a d’autorité sur les personnes de l’autre. Et la sociocratie ne fonctionne pas au consensus : c’est la confusion la plus répandue, celle qui fait dire à des équipes déçues que « ça ne marche pas » après des réunions passées à chercher un accord unanime que la méthode ne demande nulle part. Les deux appartiennent à la même famille, celle de la gouvernance partagée, et s’y distinguent par leur exigence formelle.

À quoi ressemble une réunion de gouvernance

C’est là qu’une définition ne sert plus à rien. Les deux familles ont des séquences voisines, et voici ce qu’un observateur voit.

L’ordre du jour n’est pas préparé : il se construit en début de séance, à partir de ce que chacun apporte. Un sujet n’entre pas parce qu’il est important en général, mais parce que quelqu’un rencontre un écart entre ce qui est et ce qui pourrait être — l’holacratie appelle cela une tension, et c’est le seul carburant de la réunion. Les sujets sont traités un par un, jusqu’au bout.

Pour chacun, celui qui l’apporte expose la gêne et formule une proposition. Viennent d’abord les questions de clarification, dont l’animateur écarte celles qui sont des objections déguisées. Puis un tour de réactions, où chacun parle à son tour sans qu’on se réponde : c’est déconcertant les premières fois, et c’est ce qui empêche la séance de tourner au débat entre les deux personnes qui parlent le plus fort. Celui qui a proposé peut alors amender son texte — il en reste maître. Enfin, un tour d’objections : chacune est examinée pour savoir si c’en est bien une, et, si oui, on cherche la modification qui la lève.

Ce qui est adopté est écrit séance tenante et s’applique. On ne revient pas sur une décision parce qu’elle déplaît, mais parce qu’une nouvelle gêne apparaît, et le sujet repasse par le même chemin. L’animateur ne se prononce jamais sur le fond : il tient le processus et rappelle les règles à ceux qui les contournent — y compris au dirigeant, ce qui est le vrai test des premières semaines.

Ce que ça coûte

Il faut d’abord apprendre une langue. Rôle, cercle, tension, redevabilité, objection : pendant plusieurs mois, une partie de l’équipe parle un idiome que l’autre subit, et le jargon devient un motif de moquerie avant de devenir un outil. Cette période est normale ; ne pas l’annoncer est une faute.

Il faut ensuite accepter une lourdeur réelle. Un sujet que l’on aurait réglé en deux phrases dans un couloir attend son créneau et passe par le protocole. Le gain existe — la décision est traçable, connue, opposable — mais il arrive plus tard que la gêne. Il faut aussi quelqu’un pour animer, formé et tenu à la neutralité : pas un rôle qu’on distribue au plus disponible.

Il faut du temps, et il se compte en mois : les vieux réflexes reviennent dès que la pression monte. Enfin, il y a un coût que personne n’annonce : l’autonomie n’est pas un cadeau pour tout le monde, une part des équipes vit mal la disparition de celui qui tranchait, et certains partent. Ajoutons que ces modèles organisent la décision sans dire comment fixer un salaire ni qui recruter, et que le droit, quel que soit le pays, continue de désigner des responsables légaux que la gouvernance interne ne dissout pas.

Ce qui échoue, et pourquoi

Le premier motif d’échec est toujours le même : le pouvoir cédé qui revient. Un dirigeant adopte le cadre, puis reprend seul une décision importante parce que la situation lui semble le justifier. Une seule fois suffit ; tout le monde comprend que le processus s’applique aux petites choses et personne n’y réinvestit d’énergie.

Le deuxième est l’emprunt du vocabulaire sans le procédé : on renomme les services en cercles, les fiches de poste en rôles, et les réunions se déroulent comme avant. Le troisième est l’objection transformée en veto, faute d’avoir enseigné la différence entre un argument et une préférence — quelques réunions bloquées suffisent à discréditer la méthode. Le quatrième est l’adoption sans problème à résoudre, parce que le modèle est à la mode : c’est aussi ce qui arrive aux démarches d’entreprise libérée, qui ne sont pas un modèle formalisé mais un courant, et qui souffrent de la même imitation superficielle.

À quelles conditions ça tient

Il faut un problème réel à résoudre. Ces modèles répondent bien à un goulot précis — tout remonte à une personne, les décisions attendent, ceux qui savent n’ont pas le droit de trancher. Ils ne répondent à rien quand on les installe pour l’image.

Il faut un renoncement explicite, écrit et public, de celui qui détenait l’autorité, et sa tenue dans les moments de tension. Il faut une animation formée et un registre à jour. Il vaut mieux commencer sur un périmètre que convertir l’organisation entière. Et il faut accepter la durée : un accompagnement extérieur sert surtout à nommer ce que l’équipe n’ose pas dire et à tenir le cadre quand personne n’en a plus envie, comme le décrit notre page sur l’accompagnement d’une équipe en transition.

Certaines organisations n’ont rien à y gagner, et le dire évite des déceptions. Une équipe de trois ou quatre personnes qui se parle tous les jours paiera la formalisation plus cher que ce qu’elle en retire. Une activité dont le travail est entièrement prescrit de l’extérieur n’a pas de marge de décision à distribuer. Un métier où une décision se prend en quelques secondes gardera une chaîne de commandement. Et une organisation en crise aiguë n’est pas au bon moment pour apprendre une méthode : on ne change pas de gouvernance et de trajectoire en même temps.

FAQ

Que veut dire « sociocratie » ?

C’est un mode de gouvernance où les décisions de cadre sont prises par consentement : une proposition est adoptée quand personne n’a d’objection argumentée, et non quand une majorité l’approuve. L’organisation est découpée en cercles reliés entre eux, et les personnes sont choisies pour une fonction par le même procédé.

Comment fonctionne une décision par consentement ?

Celui qui porte le sujet expose la gêne et une proposition. Suivent des questions de clarification, un tour de réactions où chacun parle à son tour, un amendement possible, puis un tour d’objections. Une objection retenue doit être intégrée par une modification, pas utilisée pour enterrer la proposition. Ce qui est adopté est écrit et s’applique.

Quelle est la différence entre la sociocratie et l’holacratie ?

La sociocratie est plus ancienne et porte d’abord sur la façon de décider ; elle existe en plusieurs écoles et s’adopte progressivement. L’holacratie est plus récente et porte d’abord sur la répartition de l’autorité entre des rôles écrits ; elle repose sur une constitution unique, adoptée formellement, plus contraignante.

Quels sont les avantages et les inconvénients de l’holacratie ?

À l’actif : une autorité claire, des décisions traçables, la fin des arbitrages qui remontent à une seule personne. Au passif : un vocabulaire à apprendre, une lourdeur de procédure sur les petits sujets, une animation à former, et une période d’adaptation qui se compte en mois.

Ces modèles changent-ils quelque chose selon les personnalités ?

Oui, et c’est rarement anticipé. Quand plus personne ne tranche à votre place, les manières de se comporter face à la décision deviennent visibles : les uns avancent et les autres attendent un cadre qui ne viendra plus. C’est ce que nous examinons à partir d’un modèle de comportements au travail.