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Décider ensemble

Quand l’organisation se passe de chef

Ce que l’autonomie change|960 mots|4 min|révisé le

Le conflit sans arbitre : ce qui remplace le supérieur hiérarchique

Deux cordages noués l'un à l'autre sur fond sombre

Dans une organisation classique, un désaccord qui ne se règle pas monte. Deux personnes n’arrivent pas à s’entendre, l’une ou l’autre en parle à son responsable, et celui-ci tranche. La solution n’est pas toujours bonne, mais elle existe, et tout le monde sait où elle se trouve.

Retirez l’échelon, et le désaccord ne disparaît pas. Il reste exactement où il était, sans issue désignée. C’est le point où beaucoup d’organisations autonomes se grippent — non pas sur la répartition du travail, qu’elles règlent bien, mais sur ce qu’elles font quand deux personnes ne sont pas d’accord et refusent de bouger.

Ce que le chef faisait réellement

Avant de le remplacer, il faut voir ce qu’il faisait, car ce sont trois choses distinctes et elles ne se remplacent pas par le même dispositif.

Il tranchait : au bout d’un moment, quelqu’un disait « on fait comme ça » et le sujet était clos, même mal clos. Il absorbait : une bonne partie des tensions ne lui arrivaient jamais, parce que son existence suffisait à ce que les gens se règlent entre eux plutôt que de monter. Et il protégeait : dans un rapport de force déséquilibré, le plus faible pouvait s’adresser à quelqu’un qui avait le pouvoir de faire cesser une situation.

Une organisation qui supprime le poste sans prévoir les trois se retrouve avec des conflits qui durent, une charge émotionnelle répartie sur tout le monde, et les personnes les moins à l’aise avec le rapport de force en première ligne.

L’escalade par paliers

Le dispositif qui a fait ses preuves, et qu’on retrouve sous des noms différents dans la plupart de ces entreprises, repose sur une série d’étapes obligatoires, dans l’ordre.

Premier palier : le face à face. Les deux personnes concernées se parlent, directement, et personne d’autre n’est saisi tant que cette étape n’a pas eu lieu. C’est la règle la plus simple à écrire et la plus difficile à tenir.

Deuxième palier : un médiateur choisi par les deux. Pas un chef, pas un service : un collègue que les deux parties acceptent. Son rôle n’est pas de donner raison, mais de permettre que la conversation aboutisse. S’il ne fait pas l’unanimité, il n’y a pas de médiation.

Troisième palier : un petit groupe de pairs. Trois à cinq personnes, choisies pour leur connaissance du sujet, entendent les deux versions et rendent un avis. C’est la première étape où quelqu’un se prononce sur le fond.

Dernier palier : le fondateur, le président, ou l’instance qui reste. Il existe toujours, dans toutes les organisations qui durent, et c’est important de le dire : l’absence de hiérarchie quotidienne ne signifie pas l’absence d’un recours ultime. Ce qui change, c’est qu’il est rare, tardif, et qu’on ne peut pas l’invoquer pour éviter les trois premiers paliers.

Cette progression rappelle celle des mécanismes de rémunération que ces mêmes entreprises se donnent — décider d’un salaire sans chef suit la même logique de palier, et pour les mêmes raisons.

La norme sans laquelle rien ne fonctionne

Tout ce dispositif repose sur un engagement qui ne se trouve pas dans un règlement : on dit les choses à la personne concernée, pas à quelqu’un d’autre.

C’est un renversement complet des habitudes de la plupart des entreprises, où parler d’un collègue en son absence est une pratique courante, tolérée, parfois organisée. Dans une organisation sans arbitre, cette pratique est destructrice : elle est le seul moyen pour un conflit de grandir sans jamais entrer dans le processus.

Les entreprises qui tiennent y consacrent un effort disproportionné. Elles en font une règle explicite, la rappellent, forment les nouveaux, et la font respecter — y compris, et surtout, quand celui qui contourne est ancien et influent. Le jour où une exception est tolérée, le dispositif entier perd sa crédibilité, parce que chacun comprend que le contournement reste possible.

C’est aussi ce qui rend ces organisations exigeantes pour les tempéraments qui évitent l’affrontement. Dire en face coûte davantage à certains qu’à d’autres, et ce que l’autonomie demande à chacun n’est pas réparti également.

Trois façons d’échouer

L’évitement poli. Tout le monde connaît le processus, personne ne l’enclenche. Le conflit se règle par contournement : on cesse de travailler avec la personne, on passe par un tiers, on attend son départ. C’est le mode d’échec le plus fréquent, et le plus difficile à voir de l’intérieur puisque rien ne remonte.

Le vote. Faire trancher un désaccord interpersonnel par la majorité du groupe transforme le conflit en camp, et le perdant reste dans l’entreprise avec le souvenir du décompte. Les organisations qui durent utilisent le consentement ou l’avis motivé — c’est une différence de nature, comme le montre ce qui remplace la décision hiérarchique au quotidien.

Le consensus obligatoire. Exiger que tout le monde soit d’accord donne un droit de veto à celui qui tient le plus longtemps. C’est une forme de pouvoir comme une autre, simplement moins visible que celle qu’on a supprimée.

Ce que cela coûte

Un conflit traité par ce dispositif prend plus de temps qu’un arbitrage. Il mobilise plus de gens. Il demande à chacun des compétences — écouter, reformuler, dire sans agresser — que personne n’a spontanément et que l’entreprise doit donc faire acquérir.

En contrepartie, les décisions tiennent mieux. Un arbitrage hiérarchique clôt le sujet sans le régler : le perdant s’exécute, et la tension ressort ailleurs, souvent plus tard et sous une autre forme. Un accord obtenu entre les intéressés tient parce qu’ils l’ont construit.

Reste une condition qu’aucune méthode ne fournit : le temps. Une organisation sous pression permanente n’a pas les heures que ce dispositif réclame, et retombe sur l’arbitrage informel de celui qui parle le plus fort. C’est le retour de la hiérarchie, sans le contrepoids d’un rôle assumé.